Trois théâtres musicaux …

Ecoutes & Partitions

Les Etangs, Zandvoort Fall, Le Crépuscule des Fous : trois opéras, trois saisons distinctes, trois collisions de consciences avec la les mécanismes de la vérité et ceux du mensonge. Sur la forme, la prise en charge des livrets par les voix demeure volontiers ambivalente. Il s’agit davantage de fragments de paroles distribués au gré de temps flexibles. De huis-clos en apartés, de monologues juxtaposés en dialogues intérieurs, j’ai la vision de mises en espace sobres, à l’image des champs d’action qui apparaissent très limités. Du reste, entre élans oniriques et tableaux réalistes, les personnages n’entrent, ni ne sortent : ils sont simplement là, se révélant d’abord par eux-mêmes, comme de perpétuels greffons à l’omniprésence orchestrale.

LES ETANGS

Opera en 7 épisodes
opus 25 (2006-2010)
210 pages A4
durée : environ 1h20

Synopsis

Depuis peu, Paul est en convalescence dans la maison Les Etangs, appartenant à des amis. Il commence à y vivre des expériences étranges et les phénomènes s’amplifient au point qu’à l’issue d’une nuit agitée, il ne peut dissimuler davantage son malaise. Les points de vue s’immiscent et s’entrecroisent, tandis que l’amitié s’use un peu plus chaque jour et que tout décrédibilise Paul, officiellement suivi à cause de troubles schizophrènes.

Cependant, la rumeur concernant Les Etangs réapparaît : on prétend que les lieux seraient maudits, hantés par la mémoire d’un crime affreux commis quelques décennies plus tôt…

Les Etangs se présente comme un « coup de froid », une fenêtre ouverte sur les contradictions fondamentales d’une nature humaine sans Dieu, livrée à elle-même et aux angoisses qui l’assaillent. Entre Wozzeck, Blair Witch Project, Shining et Paranormal Activity, la peur engendre les fantômes les plus irrationnels. Et on fantasmera encore sur la nature exacte du phénomène des Etangs… Esprits frappeurs ? Hallucinations ? Mythomanie pathologique ? Si la trame de l’ouvrage ne se résume pas à une simple histoire de démons, elle s’efforce de mettre en perspective les rapports visible-invisible dans leurs ambigüités. Or, les apparences sont trompeuses et il est dès lors possible que Paul ne soit pas le schizophrène que tous veulent voir en lui. Car Les Etangs dévoile un monde parfaitement schyzophrène, un monde malade de son propre délire, en perpétuelle tension entre ce qu’il cherche vainement à désacraliser et ce qu’il cherche vainement à réenchanter. A l’heure de l’argent roi, des apprentis sorciers et du décervelage organisé, une chose est sûre : dans le village global sans mémoire, les fantômes n’ont pas fini d’être hantés par les (sur)vivants.

ZANDVOORT FALL

Opera en 1 prologue et 5 tableaux
opus 28 (2011, rev. 2017)
141 pages A4
durée : environ 55′

Synopsis

Une enfant de neuf ans disparait alors qu’elle rentre chez elle. Quelques mois plus tard, une haute personnalité politique est retrouvée assassinée aux Pays Bas. Étrangement, tout accuse un père de famille jusque là sans histoire. Tandis que les enquêtes se croisent et s’enlisent, cinq regards, cinq consciences, évoquent tour à tour les événements.

Entre passé et présent, les contours d’un scénario sordide se dévoilent progressivement. Et chacun d’interroger sa mémoire, son expérience et sa foi.

Un prologue et cinq tableaux, cinq rôles et un grand orchestre à cordes pour un cheminement narratif d’un peu moins d’une heure. Zandvoort Fall arpente une ligne de crête aride, malmenée entre l’opacité et la perversion, dans une zone de pénombre où les réalités du pédosatanisme interrogent fatalement les fondements du pouvoir. Il en ressort que, figée sur sa violence à peine contenue, l’Humanité demeure définitivement incapable d’échapper à sa barbarie, à sa finitude et à ses illusions post-historiques.

Même si les naïvetés humaines sont sans limites sur le sujet, il se trouve que nul ne peut se soustraire au jugement implacable de la Vérité sur sa conscience, qu’on soit acteur médiatique, institutionnel, politique ou religieux. Même aux lucifériens les plus endurcis, la Vérité imposera tôt ou tard son autorité supérieure à tout autre, telle une lumière accablante. La conscience devra alors gérer la question spirituelle la plus éminemment humaine qui soit : choisir de se dégager oui ou non du joug des consumations intérieures et du chemin de la perdition pure.

En dépit de la gravité du sujet abordé, l’opéra Zandvoort Fall finit par se révéler pour ce qu’il est vraiment : un hymne prophétique à la rédemption, à la vie et à la liberté trouvée au moyen de la Vérité. La Vérité, seule capable de rendre à l’Homme son humanité et sa dignité perdue.

LE CREPUSCULE DES FOUS

Librement inspiré par ‘L’Archipel du Goulag’
d’A. Soljénistsyne
opus 33 (Eté 2016) / 125 pages A4
durée : environ 50′

Synopsis

La scène pourrait se situer au vingtième siècle ou ultérieurement. Dans un décor concentrationnaire, en Sibérie Orientale, on devine des baraquements délabrés et des forêts glacées à perte de vue. Une foule de prisonniers hagards déambule lentement. Au milieu de ce cauchemar, Igor revit les conversations qui ont ponctué son arrestation et sa déportation, autant d’occasions d’affirmer son humanité en contredisant la folie dogmatique et meurtrière qui se déverse autour de lui.

Je fais partie de ceux qui ont reçu en plein visage L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljénitsyne. Viscéralement, j’ai été assailli par deux réactions qui me sont toutes deux apparues indécentes : 1. En imaginer un opéra lyrique, 2. Ne rien en imaginer du tout. Le Crépuscule des Fous a jailli, brutal et épidermique, dans un mélange fragmenté de motets, d’esquisses symphoniques et de théâtre. Au-delà d’un choeur mobilisé à l’antique, 11 personnages sans autre vocalité que celle de leurs mots à nu. Au risque d’entraîner un malentendu, j’ai ainsi imaginé un ouvrage antilyrique – un ‘non-opéra’ pourrait-on dire – conçu comme un déploiement de conversations tragiques.

En fait, il n’était pas question d’adapter L’Archipel du Goulag. Considérant l’oeuvre sur le fond comme sur la forme, une telle démarche n’aurait, selon moi, aucun sens. J’ai surtout cherché le dialogue avec Soljénistyne, m’efforçant, par delà l’espace et les décennies, de capter son regard, son humour et son intelligence. En outre, mieux que tout autre, l’oeuvre de Soljénitsyne a exprimé le mal obscur qui se trouve en germe dans l’Humanisme progressiste. A son tour, le Crépuscule des Fous s’empare de la réflexion au sujet de l’émancipation humaine et de la liberté à la manière d’une allégorie.

Dès lors, il s’agit de prendre d’assaut les goulags mentaux qui se dressent comme autant d’espaces de haine et de destruction, dissimulés sinon derrière la religion de la raison, du moins derrière le vernis rhétorique idolâtré des idéaux démocratiques.