GARDER TRACES

L’histoire est passée comme elle est passée. D’une manière ou d’une autre, il a été bon de poursuivre des rêves, à tout le moins d’essayer d’en concrétiser quelque chose. Le jeune homme que j’étais ne pouvait qu’en sortir grandi. Enrichi. Structuré. De là à prendre des fantasmes pour des réalités, il y a un pas qu’il vaut mieux ne pas franchir. Car, à l’heure du bilan, la réalité est simple à décrire : un auditoire plus que confidentiel, d’innombrables courriers sans la moindre réponse, les portes du milieu professionnel parfaitement étanches, des projets qui, globalement, ont vu le jour à la maison et y sont restés. Le sentiment d’errer vainement aux marges d’un monde artistique inintelligible. Au fil des saisons, le peu qui restait des mythologies de la jeunesse m’est apparu vertigineusement candide et anachronique.

“Si quelqu’un pense être quelque chose alors qu’il n’est rien, il se trompe lui-même” Galates 6 : 3

Il est sage de vieillir sans devenir une tromperie face à son miroir et face aux autres. Il est sage de vieillir sans devenir le promoteur obstiné d’une pathétique caricature de soi-même. Et puis, en toute honnêteté, qu’ai-je vraiment désiré ? Je reconnais avoir négligé les impératifs de mon époque. J’ai fui l’entre-soi culturel. J’ai fui les injonctions du marketing, les logiques du mercenariat, la tyrannie des réseaux, les mensonges de Babylone, les forteresses de préjugés, la séduction des sirènes. J’ai fui pour ne pas perdre mon âme en chemin. Pour me préserver. Or, me protéger c’était évidemment m’isoler. Dont acte. (…) En fin de compte, après trente années aussi fructueuses que paradoxales, un ajustement intime profond était encore à réfléchir. J’ai eu à coeur de ne pas manquer ce rendez-vous-là, ni sur le fond, ni sur la forme.

Naturellement, comme pour une sorte de deuil, il a été tentant de me laisser submerger par des excès d’émotions. Tentant de passer radicalement à autre chose en enterrant, en réduisant au silence ce qui n’est jamais vraiment sorti de l’anonymat. Or taire ce qui a tellement été, nier ce qui m’a construit et en oublier les bons fruits ne serait pas une attitude juste. Il est au contraire nécéssaire de respecter le chemin parcouru – me respecter – et, aussi anecdotiques soient-elles – garder traces a minima. In memoriam (…) Dès lors, en construisant ce site, j’ai cherché un angle de restitution raisonnable et équilibré. Ruminer, distiller et aboutir la mise en ordre de cette somme d’écrits aura pris presque trois ans.

En définitive, toutes frustrations évaporées, toutes maladresses pardonnées, toutes naïvetés entendues, je n’ai pas à rougir de mon parcours, ni de mes limites, ni de ma musique elle-même, et encore moins du Seigneur de ma foi. Parce qu’au fond du fond, “Garder traces” c’est honorer le Saint-Esprit avec la gratitude qui Lui est due, Lui qui fut au centre de tout ceci, Lui qui restera victorieux des profondeurs comme il fut, d’une manière ou d’une autre, victorieux de “l’imposteur”, mauvais génie s’il en est. Je serais terriblement ingrat de ne pas témoigner du jaillissement de Vie que je n’ai eu de cesse de recevoir.

“Chantez en l’honneur de l’Eternel, qui siège à Sion, proclamez ses hauts faits parmi les peuples” Psaume 9 : 12

Ainsi, quoi qu’il en soit ou n’en soit pas, j’affirme qu’un vrai miracle a eu lieu par ici : un miracle de conciliation et de réconciliation avec la Vie. Toute une production visible et invisible d’une valeur inestimable, laquelle sera toujours digne d’être publiée et partagée. Restituée autant que possible à la Lumière. Amen !